Etes-vous quelqu'un de différent ?

Affichage des articles dont le libellé est review. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est review. Afficher tous les articles

dimanche 22 février 2009

Le cauchemar de Darwin

Alors qu’on approche la fin des démêlés judiciaires de l’historien François Garçon poursuivi pour diffamation contre l’auteur du film documentaire, Hubert Sauper, je voudrais signaler que j’ai une dette envers le film en titre, qui a aidé à ma formation.

Tourné entre 2001 et 2004, le film décrit un commerce révoltant : la perche du Nil a été introduite dans le lac Victoria, en Afrique, elle en a détruit l’écosystème ; ce poisson est pêché puis envoyé dans les pays occidentaux pour fabriquer de la nourriture. Au retour les avions ramènent des armes, alimentant la guerre et donc la pauvreté africaine. Les Africains gardent les carcasses pourrissantes. Commerce inique, métaphore d’une mondialisation prédatrice et inhumaine, le film connut un certain succès en France, pays où il fut projeté en 2005.

Comme tout le monde, ce film m’a révolté mais pour des raisons différentes puisque j'estime que loin d’informer l'opinion publiques d'horreurs véritables, ce film n’était qu’une fiction destinée à flatter un certain type de spectateur occidental dans ses préjugés. Le cauchemar de Darwin m'a fait comprendre beaucoup de choses, il m'a permis de voir où reposaient réellement les préjugés, leur force, la facilité et la satisfaction intellectuelle. Il a commencé à me faire comprendre à quel point le combat politique consistait à identifier l'adversaire à sa caricature et donc au mal, que l'idéologie n'est que le mensonge servant à justifier nos mauvais actions.

Le cauchemar de Darwin est le cauchemar rêvé des anticapitalistes, un film qui d'une bouillie de faits vus à travers le prisme de l'idéologie tente péniblement de mettre en accusation la mondialisation libérale.

L'image du film est belle, la fable séduisante mais y a-t-il quelque chose dans ce film qui ne prête à contestation ? Regardons.

1/ Un trafic d'armes

Le film et en particulier son affiche allègue un trafic d’armes en rapport avec le commerce de la perche du Nil or celui-ci n'est jamais prouvé et rien ne permet de croire qu'un lien quelconque entre le commerce de la perche et des armes existe.

Pourtant cette allégation fonde la critique politique du film et c'est une accusation grave. Dès lors il convenait de la prouver ou de ne pas l'utiliser du tout.

2/ Des populations affamées

Le film sous-entend (au minimum) que le commerce de la perche affame les populations locales. Or ce n'est pas par la contrainte que le poisson est pris au pêcheur, ce n'est par la contrainte qu'il est pris aux usines, ce n'est pas par la contrainte qu'il est embarqué. Mais alors comment ce commerce peut-il avoir lieu ? Pourquoi les populations locales ne conservent-elles pas le poisson pour leur propre consommation ?
C'était à François Garçon de révéler que les populations ne mourraient pas de faim, que les carcasses de poissons, pourries et couvertes de mouches, n'étaient pas destinées à l'alimentation locale.

L'allégation de populations affamées du fait du commerce international de la perche révélait une incompréhension de l'économie de marché : en effet le principe d'un échange libre c'est que chacun y gagne (sans pour autant que chacun y gagne forcément de façon équitable ou « juste »). Si les populations locales vendent aux occidentaux la perche, c'est qu'ils y ont plus intérêt que la garder pour eux, en particulier pour la manger. C'est donc qu'ils ne meurent pas de faim. De plus les revenus générés par le commerce permettent de créer des emplois réels, productifs et non fondés sur autre chose que la charité occidentale (encore que). De l'autre côté les occidentaux achètent la perche pour faire de la nourriture pour animaux. Tout le monde y gagne chose qui semble inacceptable pour le réalisateur, qui décrit en conséquence les responsables africains de ce commerce comme des idiots utiles.

Pour les anticapitalistes, l'échange est le masque d'une exploitation : un camp exploite l'autre, (et le camp exploiteur est toujours le même). Quand ils qualifient le commerce mondialisé de sauvage ou brutal, ce n'est pas l'achèvement d'un raisonnement construit et corroboré par des observations, c'est le corollaire du dogme de départ.

3/ La misère

Le film montre la misère locale, notamment celle d'enfants abandonnés qui sniffent de la colle. Mais cette misère n'a aucun lien avec le commerce de la perche. Au contraire ce commerce enrichit la population locale pour les raisons sus-cités.

Sans le travail généré par l'activité de pêche, la misère serait plus importante et non l'inverse.

4/ La métaphore d'un capitalisme prédateur

La perche, introduite dans le lac, en a détruit l'écosystème. La perche est en effet un prédateur contre lequel les autres poissons ne faisaient pas le poids, ce faisant elle a détruit l'écosystème et donc les conditions de sa propre survie, se condamnant à terme.

L'histoire de cette perche se veut une métaphore du capitalisme ultralibéral, qui engendre un productivisme qui sape ses propres fondements et nous conduit dans le mur.

Commençons par rendre à César ce qui appartient à César : qui a introduit la perche du Nil dans le lac ? Il ne s'agissait pas de capitalistes ou d'industriels appâtés par l'idée de profit mais bien de l'Etat, animé par la volonté politique d'accroitre la production du lac cad une politique de développement. Ce qui a mis la perche dans le lac Victoria ce ne sont pas les mauvaises mais les bonnes intentions.

L'exploitation intensive de la perche conduit à terme à son extinction, et comme le lac a été vampirisé par la perche du Nil, le lac Victoria deviendra un désert. Hubert Sauper a raison de dénoncer ce problème. Encore aurait-il fallu désigner les bonnes causes et non par réflexe conditionné le libéralisme ou la mondialisation. L'introduction de la perche et son exploitation intensive n'ont rien à voir avec le libéralisme et tout à voir avec un interventionnisme politique. Le productivisme n'est pas libéral. Là où le libéralisme aurait un rapport avec notre sujet est qu'un libre-marché et une échelle planétaire à ce marché accroissent les possibilités d'allocation des perches pêchées de sorte qu'il est plus intéressant de la pêcher et de la vendre que si l'usage devait être local. (Et de façon plus générale, un marché mondial pousse aux échanges et donc à la production et donc à la fois à l'exploitation des ressources naturelles et à l'opulence de l'ensemble des hommes) On peut critiquer ce mécanisme qui pousse à l'exploitation de la nature, il faut réaliser en même temps qu'il n'est possible que parce que les populations locales n'ont pas absolument besoin de ce poisson et qu'il permet à tous les Africains qui participent à l'exploitation de la perche de sortir de la misère.

Problème suivant : l'assimilation du libéralisme économique au darwinisme social. C'est un lieu commun antilibéral qui repose sur des confusions, et qui ignore que les penseurs libéraux comme Mises ou Hayek ont toujours dénoncé le darwinisme social. On ne peut pas en dire autant de tout le monde, y compris des socialistes.

Je regrette d'avoir oublié d'autres défauts que j'avais alors détecté. (désolé je ne compte pas revoir le film)

5/ Leçon paradoxale du film.

La leçon de ce film, édifiante, ne se terminait pas avec la projection : une fois la lumière revenue, je devais constater la satisfaction qui parcourait les visages des spectateurs, qui avaient tout gobé et croyait présenter un esprit critique en répétant docilement la morale du film.

Mon verdict négatif fut confirmé par l'analyse de François Garçon, qui révéla de surcroit que les carcasses montrées par le cinéaste n'étaient pas destinées à l'alimentation de la population locale. Il est hallucinant que ce fait n'ait été indiqué pendant le film. F. Garçon révélait aussi que seul les quartiers et la population les plus miséreux avaient été montrés.

On peut trouver le film choquant pour les raisons que j'ai exposées voire le qualifier de « supercherie » comme le fit François Garçon, attaqué en diffamation. La justice l'a condamné à une faible somme, estimant l'accusation de l'historien selon laquelle le réalisateur faisait jouer et rejouer les enfants se droguant infondées mais admettant la véracité du reste de ses accusations. On attend en ce moment la décision de la Cour d'appel.

Ce film n'est pas isolé, plusieurs soi-disant films redresseurs de torts connaissent le succès. Prenez Slumdog millionnaire, en apparence un film indien, en réalité un film occidental pour le public occidental, dans lequel la police torture le pauvre des bidonvilles qui refuse son sort. Derrière l'apologie de l'aventure d'un pauvre, un regard contempteur de la société indienne, la dénonciation des riches, tous pourris. Prenez Eden à l'ouest, dans lequel un étranger parfait sur le plan progressiste au point qu'il n'a plus d'origine, comme l'a remarqué avec justesse Eric Zemmour, est confronté à une population corrompue, jouée par des figurants qui avaient des consignes de comportement et devaient affecter une indifférence factice.

Le film misérabiliste a ainsi son public, on peut même soutenir que c'est devenu un genre à part entière. En voici la recette : une bonne cause, lointaine, les préjugés d'un public qui se croit libéré des préjugés, la stigmatisation des autres, proches.

Rousseau disait fameusement, et que je suis d'accord ici avec lui :
Méfiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d’aimer ses voisins.

samedi 28 juin 2008

Critique de l'Empire du moindre mal

Vous trouverez ci-dessous une critique du livre de Jean-Claude Michéa, L'Empire du moindre mal. Cette critique a été rédigée à l'occasion du concours libéraux.org 2008 décerné voici quelques mois à l'ouvrage de Jacques de Saint Victor, Les Racines de la liberté.

De la sélection pour recevoir le prix Wikibéral 2008,
L’Empire du moindre mal est le seul livre à avoir été écrit par un antilibéral. L’ouvrage de Jean-Claude Michéa, agrégé de philosophie français, qui a reçu des critiques favorables et est chaudement recommandé par ses lecteurs, apparaît le plus intéressant, le plus désintéressé de l'abondante production antilibérale, le plus capable d’apporter une contradiction pertinente là où la plupart des livres antilibéraux confirment par leur médiocrité et leur ignorance les convictions des libéraux.

L’empire du moindre mal c’est pour Michéa l’idéal de la tradition libérale qui trouve son point de départ avec Hobbes : à l’état de nature, l’homme est en état de guerre contre ses semblables. De ce postulat anthropologique pessimiste, Michéa fait naitre le projet moderne qui va s’attacher à construire la société permettant à ces hommes de vivre ensemble : la société la moins mauvaise. Cette société est ordonnée par des processus mécaniques tels que le Marché et le Droit. L’Etat libéral va s’attacher à maintenir par la force la neutralité axiologique, les valeurs transcendantes seront détruites. La société moderne ayant détruit les conditions anthropologiques sur lesquelles elle reposait, elle devient ultimement un enfer glacé.

Michéa nomme libéralisme le projet positif de la modernité.

Après avoir exposé la conception de Michéa du libéralisme (I), on exposera les limites de sa critique de la modernité (II). Il conviendra encore de se questionner sur la véritable cible de Michéa, ce qui expliquera par exemple pourquoi il a choisi une définition du libéralisme aussi originale (III). Et enfin nous développerons grâce aux penseurs libéraux, l'esquisse empirique que dresse Michéa des fondements de la société (IV).

I) Une conception originale du libéralisme.

Michéa a un mérite considérable, il ne tombe pas dans les errements de base des critiques professionnels du libéralisme. Dès le début, il met en lumière la dimension moderne du libéralisme quand beaucoup de commentateurs croient avoir à faire avec un conservatisme ou une idéologie réactionnaire. Michéa souligne par ailleurs le caractère libertaire de nombreux économistes libéraux à commencer par Milton Friedman ce qui est particulièrement rare et bienvenu. Enfin Michéa insiste sur l'unicité des libéralismes économique et politique.

Le libéralisme serait l’idéologie moderne par excellence, hypothèse aussi potentiellement riche qu’elle est généralement délaissée. Mais Michéa va aller jusqu’à assigner le nom de libéralisme à l’ensemble du projet moderne ce qui le conduit à réunir sous ce terme des personnes aussi variées que Laurence Parisot, George W. Bush ou Act Up, c’est-à-dire des personnes qui ne se revendiquent pas particulièrement du libéralisme voire se considèrent antilibérales. Dès lors pourquoi ne pas employer un autre terme que « libéralisme » ? Nous verrons plus loin que c'est pour atteindre un certain public.

Le libéralisme de Michéa rassemble donc les divers traits de la modernité : l'individualisme, le relativisme, l'utilitarisme, le progressisme, le rationalisme cartésien, pour en dresser une critique radicale.

Si la logique de Michéa peut s’avérer intéressante, le point de départ pose problème : pourquoi Hobbes et sa conception pessimiste de la nature humaine ?

A) Une conception pessimiste de l'homme ?

Hobbes a une influence sur la philosophie libérale en ce que, observateur des guerres de religion, il est un des fondateurs du paradigme moderne hostile aux valeurs morales transcendantes auxquelles il attribue une responsabilité dans les conflits fratricides d'alors : si les hommes s'entre-tuent, n'est-ce pas parce qu'ils défendent des valeurs morales différentes ? On retrouvera en effet cette méfiance envers les valeurs morales ancrée dans la tradition libérale. Michéa aura donc beau jeu d'insister sur l'importance de Hobbes.

Cependant le philosophe auquel les libéraux se réfèrent n’est pas Hobbes mais Locke, or entre Hobbes et Locke il y a un renversement de la conception de l’état de nature : pour Locke, l’homme n’est pas à l’état de nature un individu isolé en guerre permanente, dont la vie serait « solitary, poor, nasty, brutish, and short », au contraire il vit en société : l’homme est un animal social. La question du présupposé pessimiste pose donc problème.

Michéa voit le système de contre-pouvoirs confirmer ce présupposé pessimiste libéral envers un homme dont on se défie des capacités morales or ces contre-pouvoirs sont institués contre l’Etat, titulaire du pouvoir le plus puissant, et pas contre les hommes. Le laissez-faire confirmerait encore pour l’auteur ce présupposé pessimiste pourtant ne laisse-t-on pas faire quelqu'un quand on lui fait confiance ?

Certes la confiance en l’homme prédispose au progressisme. Mais le pendant est que la défiance envers l’homme prédispose au conservatisme. Et pas au libéralisme comme l'indique Michéa ! Le postulat pessimiste prêté aux libéraux est éminemment contestable.

Ce n’est pas envers l’homme que le libéralisme est pessimiste mais envers le pouvoir, tout homme qui détient le pouvoir est porté à en abuser. Comme disait Lord Acton, « le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. » Mais par conséquent, et c’est presque trivial de le rappeler, si les libéraux estiment que le pouvoir corrompt cela implique que l’homme n’est pas mauvais avant d’être corrompu. La cible de la critique libérale n’est pas l’homme mais l’Etat.

B) Des libertés rivales ?

Michéa affirme que les libertés sont rivales parce qu’elles poursuivent l’intérêt particulier ce qui montre un défaut de sensibilité fatal aux idées libérales : la poursuite de ses propres fins, qui peuvent être altruistes (et non pas la seule poursuite de son intérêt égoïste, pure fiction), permet la réalisation des fins d’autrui. Derrière ces mots, la vérité est simple : mon boulanger veut mon argent, je veux mes croissants, nous poursuivons chacun une fin différente mais nos libertés, loin de s'affronter ou se nuire, se conjuguent.

La notion d'intérêt est source de beaucoup de confusions comme l'a bien montré Philippe Simonnot : l'intérêt au sens économique est une notion plus large que l'intérêt au sens courant, il peut ainsi intégrer des motivations altruistes. Cette équivoque aboutit incidemment à l'incompréhension de Michéa quant au calcul du PIB (p104). L'intérêt c'est pourtant comme le définit le Trésor de la langue française : "ce qui importe à quelqu'un", sans qu'il soit nécessaire que ce qui importe soit égoïste. Hayek parle pour sa part de fins plutôt que d'intérêt ce qui évite bien des confusions.

C) Des analyses hostiles

Enfin notons que Michéa, pour parvenir à ses conclusions, interprète comme tous les antilibéraux, les écrits libéraux avec malveillance, cherchant la vérité non pas dans les actes ou dans les écrits mais dans les détails et les non-dits. Ainsi quand Michéa constate que la société marchande n'a que faire du racisme, c'est pour ajouter que cette tolérance n'a pas besoin de s'appliquer aux pauvres. Quand Michéa cite Milton Friedman célébrant la collaboration permise par le marché de personnes qui ne se connaissent même pas, c'est pour en déduire que dans l'idéal libéral les gens ne se connaitraient même pas...

Pour Michéa, la société minimale serait l'idéal du libéralisme. Une fois de plus, la notion d'Etat manque à la réflexion de Michéa : les libéraux veulent un Etat minimal et en même temps la Grande Société décrite par Karl Popper, permise par les mécanismes du marché (condition nécessaire mais pas suffisante) qui accordent les actions d'individus qui ne se connaissent pas et n'ont pas besoin de s'aimer. Loin de détruire la socialité, le marché met en relation les intérêts de tous de sorte que l'intérêt de chacun dépend de celui des autres, ce qui explique pourquoi les guerres disparaissent avec la mondialisation. Ce qui permet la grande société c'est l'absence de fins collectives transcendantes et certainement pas l'absence de valeurs transcendantes.

Michéa compare Michel Onfray à Ayn Rand ce qui aurait pu prêter à des développements intéressants mais il n'en profite pas et la seule référence aux libertariens dans le livre ne porte pas à croire qu'il aurait pu satisfaire notre appétit puisque cette seule occurrence est l'occasion d'une erreur (certes répétée d'un auteur tiers) : l'Etat doit défendre l'individu contre la famille (p150).

II) La modernité : un projet positif ?

Admettons donc l'emploi de "libéralisme" pour désigner le projet positif de la modernité et enfin profiter du livre. Mais d'où vient donc ce projet positif ?

A) Qui mettrait en oeuvre ce projet positif ?

Un trait frappant du livre de Michéa est son appétit pour les abstractions, jamais définies, dotées d'une volonté et donc anthropomorphiques, comme le Marché, le Droit, le Capital, les lois du Marché. C’est surtout pour ces dernières qu’une définition aurait bien été utile.

Omniprésentes dans le discours anticapitaliste d’autant plus qu’elles ne sont jamais définies, ces soi-disant lois du marché permettent un jeu de mot entre les deux sens de loi comme description de l’ordre du monde et comme commandement. Quand les économistes parlent de lois de l’offre et de la demande, ils décrivent ce qu’ils perçoivent être, mais c’est manifestement dans le sens de commandement que tous les antilibéraux évoquent ces lois du marché. Sans qu’on sache bien qui donne les ordres… Est-ce le Marché ? ou le Capital ? Michéa accorde à ces entités des majuscules comme pour les personnifier, il leur accorde une volonté délibérée. Pourtant Michéa cite la fameuse citation de Ferguson selon laquelle la société est « le résultat de l’action humaine et non pas celui de l’intention humaine ». En suivant Ferguson, on devrait dire que la société moderne n’est le projet d’aucun dessein délibéré. Ce n’est pas l’avis de Michéa qui voit dans la modernité un projet positif, voulu, dont il attribue la réalisation à des entités abstraites jamais définies… ou créées pour l’occasion comme ces soi-disant « ateliers sémantiques modernes » qui commanderaient les mots que nous employons pour satisfaire aux politiques libérales…

Michéa est généreux : nombreux sont ceux à qui il prête des intentions occultes : outre les abstractions anthropomorphiques, Michéa prend à témoin son lecteur contre les élites liguées contre le bon peuple : ainsi des politiques, tous libéraux comme chacun sait, qui de Strauss-Kahn à Sarkozy nous cachent la vérité et servent l’ordre du jour secret du libéralisme, ainsi des « grands prédateurs du monde des affaires », ainsi des « télé-évangélistes du capital dans leur propagande quotidienne ». On sombre là dans l'antilibéralisme le plus primaire.

B) Quelle politique ?

Michéa s'emploie à chercher dans la littérature libérale les règles positives dont elle réclamerait la mise en oeuvre. Or il n'y en a pas. Qu'importe, Michéa nous explique que les règles négatives sont des règles positives imposées par la force contre la nature humaine.

Michéa définit le laissez-faire comme une politique positive, c’est négliger le sens des mots. De même les politiques libérales deviennent toutes des contraintes positives pour changer l’homme, c’est méconnaitre que les réformes libérales visent essentiellement à supprimer la coercition étatique : supprimer les douanes, arrêter un impôt, permettre aux gens de choisir comment ils dépensent le fruits de leur travail etc.

Pour Michéa les politiques de concurrence sont libérales : l’Etat doit ainsi permettre l’application permanente des règles positive, il doit encore prévenir les agents de se laisser infléchir par des conditions morales ou idéologiques. Michéa constate à raison que ces règles contredisent l’ordre naturel des choses, il ne voit pas en revanche que les libéraux stricto sensu dénoncent précisément les politiques de « concurrence libre et non faussée ». Milton Friedman demandait leur abolition ! Quant à Hayek, dont le nom n’apparaît pas une seule fois dans le livre (!), une part essentielle de son œuvre met en valeur l’importance des règles culturelles. S'il y a donc bien un projet positif en l'espèce, il est faux de le qualifier de libéral.

Michéa cite aussi la délinquance, au sujet de laquelle il y a un « intérêt économique majeur […] d’un point de vue libéral […] à maintenir un taux de délinquance élevée ». Ainsi donc la délinquance serait décidée par des volontés occultes pour servir des politiques libérales... Et de même la consommation est imposée par la « propagande publicitaire. »

III) La cible de Michéa.

La définition du libéralisme de l'auteur lui permet de renvoyer dos-à-dos droite et gauche, chacune titulaires d'un versant du libéralisme : la droite avance le libéralisme économique au prix de l'abandon de ses exigences morales -la droite qui soutient le marché mais déteste la culture qu'il engendre-, la gauche avance le libéralisme politique aux dépens de ses convictions économiques -la gauche qui combat le marché mais adore sa culture-. L'alternative politique est donc un leurre puisque quoi qu'il arrive le libéralisme progresse toujours plus.

Michéa invite en conséquence la gauche à se réveiller, à abandonner la promotion du libéralisme et à reprendre conscience de l'importance de la morale, promue sous le nom que lui donnait Orwell : la common decency. Michéa s'adressant d'abord à la gauche, l'ennemi est donc celui qui à gauche se fait le promoteur du libéralisme politique et le procureur de la morale : le libertaire.

Michéa ne déteste rien tant que les libertaires, qu’il attaque en permanence. Ces libéraux de gauche (admettons) vivent en France sous l’ombre de la gauche socialiste qui lui impose son primat moral alors qu’aux Etats-Unis c’est elle qui tient le haut du pavé et donc elle ignore même qu’elle est libérale et pourtant elle existe bien : de Libération à Jack Lang.

Mais pour rendre la gauche sensible à son discours, Michéa ne pouvait attaquer de front ses idées reçues, il fallait se glisser dans les habits de la critique convenue : Michéa a donc appelé libéralisme les tares de la modernité, et il a assimilé le discours anticapitaliste avec son propre discours, qui est en réalité conservateur. Il a décidé d'unir les libéralismes économique et politique pour attraire le second dans l'opprobre accordée au premier. Difficile de savoir s'il s'agit là d'un artifice rhétorique habile ou d'une réflexion sincère.

Michéa développe un conservatisme hors tradition ce qui permet de faire passer un message qui sous sa forme pure aurait été immédiatement rejeté par la gauche. Mais ce faisant il s'expose à l'empirisme, à dire ce que d'autres auteurs d'autres traditions auraient pu déjà dire, à l'incohérence. Les passages de psychanalyse vers la fin en disent long, de même que les compliments adressés aux anciens socialistes et aux anarchistes : il n'est pas facile de quitter sa famille. En ce qui concerne la psychanalyse, il ne semble pas effleurer notre auteur que celle-ci, qui déconstruit l'homme et la société et qui nie et détruit en conséquence les conditions anthropologiques de la société, est un pur produit de la modernité. De façon plus générale, le refus de l'auteur de s'inscrire dans la tradition conservatrice, sa tendance anti-système qui lui fait citer à l'appui de ses démonstrations nombre d'originaux inconnus, ses anthropomorphismes, sa méthode qui attaque de biais les libéraux, l'inscrivent à son corps défendant dans la tradition moderne contre laquelle il lutte.

IV)Les fondements de la société.

Marché, droit, contrat nécessitent ce que Michéa appelle des prédispositions anthropologiques données. C’est exact mais tout ceci a été étudié en détail par… Friedrich Hayek (Droit, Législation, Liberté), qui montre l’importance des institutions sociales, des règles de conduites culturelles. Or ces règles sont peut-être mises à mal par le marché, ou plus exactement par la liberté des individus auxquelles le marché permet d’exprimer les préférences, il n’en reste pas moins que le grand destructeur des institutions sociales est l’Etat, qu'on prenne pour exemple le mariage, l'armée, la monnaie, l'héritage etc

Il est remarquable que Hayek ne soit pas cité une fois dans le livre alors qu'il est peut-être le plus important philosophe libéral du XXe siècle. Il est vrai qu'il serait devenu intenable de conserver la conception donnée du libéralisme en l'intégrant.

Conclusion.

Le livre de Michéa, s'il est stimulant et agréable à lire, s'avère décevant car la modernité méritait une bonne critique, surtout auprès de la gauche, à qui s'adresse Michéa. Notre philosophe est bon quand il critique les effets de la modernité, moins bon quand il l'assimile artificiellement au libéralisme et imagine un projet positif derrière celle-ci.

La critique de Michéa n'en demeure pas moins juste quand elle décèle dans le mouvement moderne l'émergence d'une sorte de totalitarisme, ses écrits font alors écho à ceux du philosophe Michel Villey qui voyait dans la philosophie des droits de l'homme s'accomplir peu à peu en redéfinissant un homme fictif auquel est conféré toujours plus de droits, d'abord les droits libéraux avant d'être ensevelit sous les droits de l'homme socialiste impliquant un contrôle toujours plus totalitaire de la société. Le livre de Michéa dans ce qu'il a de meilleur évoque ainsi le conservateur assumé Michel Villey, c'est là sans doute ce qui manque à Michéa ; assumer son conservatisme et se défaire des préjugés de la gauche.