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dimanche 22 février 2009

Le cauchemar de Darwin

Alors qu’on approche la fin des démêlés judiciaires de l’historien François Garçon poursuivi pour diffamation contre l’auteur du film documentaire, Hubert Sauper, je voudrais signaler que j’ai une dette envers le film en titre, qui a aidé à ma formation.

Tourné entre 2001 et 2004, le film décrit un commerce révoltant : la perche du Nil a été introduite dans le lac Victoria, en Afrique, elle en a détruit l’écosystème ; ce poisson est pêché puis envoyé dans les pays occidentaux pour fabriquer de la nourriture. Au retour les avions ramènent des armes, alimentant la guerre et donc la pauvreté africaine. Les Africains gardent les carcasses pourrissantes. Commerce inique, métaphore d’une mondialisation prédatrice et inhumaine, le film connut un certain succès en France, pays où il fut projeté en 2005.

Comme tout le monde, ce film m’a révolté mais pour des raisons différentes puisque j'estime que loin d’informer l'opinion publiques d'horreurs véritables, ce film n’était qu’une fiction destinée à flatter un certain type de spectateur occidental dans ses préjugés. Le cauchemar de Darwin m'a fait comprendre beaucoup de choses, il m'a permis de voir où reposaient réellement les préjugés, leur force, la facilité et la satisfaction intellectuelle. Il a commencé à me faire comprendre à quel point le combat politique consistait à identifier l'adversaire à sa caricature et donc au mal, que l'idéologie n'est que le mensonge servant à justifier nos mauvais actions.

Le cauchemar de Darwin est le cauchemar rêvé des anticapitalistes, un film qui d'une bouillie de faits vus à travers le prisme de l'idéologie tente péniblement de mettre en accusation la mondialisation libérale.

L'image du film est belle, la fable séduisante mais y a-t-il quelque chose dans ce film qui ne prête à contestation ? Regardons.

1/ Un trafic d'armes

Le film et en particulier son affiche allègue un trafic d’armes en rapport avec le commerce de la perche du Nil or celui-ci n'est jamais prouvé et rien ne permet de croire qu'un lien quelconque entre le commerce de la perche et des armes existe.

Pourtant cette allégation fonde la critique politique du film et c'est une accusation grave. Dès lors il convenait de la prouver ou de ne pas l'utiliser du tout.

2/ Des populations affamées

Le film sous-entend (au minimum) que le commerce de la perche affame les populations locales. Or ce n'est pas par la contrainte que le poisson est pris au pêcheur, ce n'est par la contrainte qu'il est pris aux usines, ce n'est pas par la contrainte qu'il est embarqué. Mais alors comment ce commerce peut-il avoir lieu ? Pourquoi les populations locales ne conservent-elles pas le poisson pour leur propre consommation ?
C'était à François Garçon de révéler que les populations ne mourraient pas de faim, que les carcasses de poissons, pourries et couvertes de mouches, n'étaient pas destinées à l'alimentation locale.

L'allégation de populations affamées du fait du commerce international de la perche révélait une incompréhension de l'économie de marché : en effet le principe d'un échange libre c'est que chacun y gagne (sans pour autant que chacun y gagne forcément de façon équitable ou « juste »). Si les populations locales vendent aux occidentaux la perche, c'est qu'ils y ont plus intérêt que la garder pour eux, en particulier pour la manger. C'est donc qu'ils ne meurent pas de faim. De plus les revenus générés par le commerce permettent de créer des emplois réels, productifs et non fondés sur autre chose que la charité occidentale (encore que). De l'autre côté les occidentaux achètent la perche pour faire de la nourriture pour animaux. Tout le monde y gagne chose qui semble inacceptable pour le réalisateur, qui décrit en conséquence les responsables africains de ce commerce comme des idiots utiles.

Pour les anticapitalistes, l'échange est le masque d'une exploitation : un camp exploite l'autre, (et le camp exploiteur est toujours le même). Quand ils qualifient le commerce mondialisé de sauvage ou brutal, ce n'est pas l'achèvement d'un raisonnement construit et corroboré par des observations, c'est le corollaire du dogme de départ.

3/ La misère

Le film montre la misère locale, notamment celle d'enfants abandonnés qui sniffent de la colle. Mais cette misère n'a aucun lien avec le commerce de la perche. Au contraire ce commerce enrichit la population locale pour les raisons sus-cités.

Sans le travail généré par l'activité de pêche, la misère serait plus importante et non l'inverse.

4/ La métaphore d'un capitalisme prédateur

La perche, introduite dans le lac, en a détruit l'écosystème. La perche est en effet un prédateur contre lequel les autres poissons ne faisaient pas le poids, ce faisant elle a détruit l'écosystème et donc les conditions de sa propre survie, se condamnant à terme.

L'histoire de cette perche se veut une métaphore du capitalisme ultralibéral, qui engendre un productivisme qui sape ses propres fondements et nous conduit dans le mur.

Commençons par rendre à César ce qui appartient à César : qui a introduit la perche du Nil dans le lac ? Il ne s'agissait pas de capitalistes ou d'industriels appâtés par l'idée de profit mais bien de l'Etat, animé par la volonté politique d'accroitre la production du lac cad une politique de développement. Ce qui a mis la perche dans le lac Victoria ce ne sont pas les mauvaises mais les bonnes intentions.

L'exploitation intensive de la perche conduit à terme à son extinction, et comme le lac a été vampirisé par la perche du Nil, le lac Victoria deviendra un désert. Hubert Sauper a raison de dénoncer ce problème. Encore aurait-il fallu désigner les bonnes causes et non par réflexe conditionné le libéralisme ou la mondialisation. L'introduction de la perche et son exploitation intensive n'ont rien à voir avec le libéralisme et tout à voir avec un interventionnisme politique. Le productivisme n'est pas libéral. Là où le libéralisme aurait un rapport avec notre sujet est qu'un libre-marché et une échelle planétaire à ce marché accroissent les possibilités d'allocation des perches pêchées de sorte qu'il est plus intéressant de la pêcher et de la vendre que si l'usage devait être local. (Et de façon plus générale, un marché mondial pousse aux échanges et donc à la production et donc à la fois à l'exploitation des ressources naturelles et à l'opulence de l'ensemble des hommes) On peut critiquer ce mécanisme qui pousse à l'exploitation de la nature, il faut réaliser en même temps qu'il n'est possible que parce que les populations locales n'ont pas absolument besoin de ce poisson et qu'il permet à tous les Africains qui participent à l'exploitation de la perche de sortir de la misère.

Problème suivant : l'assimilation du libéralisme économique au darwinisme social. C'est un lieu commun antilibéral qui repose sur des confusions, et qui ignore que les penseurs libéraux comme Mises ou Hayek ont toujours dénoncé le darwinisme social. On ne peut pas en dire autant de tout le monde, y compris des socialistes.

Je regrette d'avoir oublié d'autres défauts que j'avais alors détecté. (désolé je ne compte pas revoir le film)

5/ Leçon paradoxale du film.

La leçon de ce film, édifiante, ne se terminait pas avec la projection : une fois la lumière revenue, je devais constater la satisfaction qui parcourait les visages des spectateurs, qui avaient tout gobé et croyait présenter un esprit critique en répétant docilement la morale du film.

Mon verdict négatif fut confirmé par l'analyse de François Garçon, qui révéla de surcroit que les carcasses montrées par le cinéaste n'étaient pas destinées à l'alimentation de la population locale. Il est hallucinant que ce fait n'ait été indiqué pendant le film. F. Garçon révélait aussi que seul les quartiers et la population les plus miséreux avaient été montrés.

On peut trouver le film choquant pour les raisons que j'ai exposées voire le qualifier de « supercherie » comme le fit François Garçon, attaqué en diffamation. La justice l'a condamné à une faible somme, estimant l'accusation de l'historien selon laquelle le réalisateur faisait jouer et rejouer les enfants se droguant infondées mais admettant la véracité du reste de ses accusations. On attend en ce moment la décision de la Cour d'appel.

Ce film n'est pas isolé, plusieurs soi-disant films redresseurs de torts connaissent le succès. Prenez Slumdog millionnaire, en apparence un film indien, en réalité un film occidental pour le public occidental, dans lequel la police torture le pauvre des bidonvilles qui refuse son sort. Derrière l'apologie de l'aventure d'un pauvre, un regard contempteur de la société indienne, la dénonciation des riches, tous pourris. Prenez Eden à l'ouest, dans lequel un étranger parfait sur le plan progressiste au point qu'il n'a plus d'origine, comme l'a remarqué avec justesse Eric Zemmour, est confronté à une population corrompue, jouée par des figurants qui avaient des consignes de comportement et devaient affecter une indifférence factice.

Le film misérabiliste a ainsi son public, on peut même soutenir que c'est devenu un genre à part entière. En voici la recette : une bonne cause, lointaine, les préjugés d'un public qui se croit libéré des préjugés, la stigmatisation des autres, proches.

Rousseau disait fameusement, et que je suis d'accord ici avec lui :
Méfiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d’aimer ses voisins.

dimanche 28 décembre 2008

La queue

Ce petit texte se propose de comprendre pourquoi on trouve toujours plus de monde dans la queue la plus longue, fait constaté empiriquement à de nombreuses reprises.

Prenant l'avion ces temps-ci, j'ai pu constater que les gens se massent sur les queues les plus proches de leur point de chute. J'ai aussi pu constater qu'ils se pressent dans la queue d'embarquement malgré le fait qu'ils disposent chacun d'un ticket leur assignant une place, ce qui fait que leur attente debout est dépourvue du moindre gain. Phénomènes désagréables à un esprit rationaliste.

Pour commencer, pourquoi les gens font-ils la queue ?

L'existence d'une queue s'explique par une inadéquation de l'offre et de la demande d'un produit : la demande du produit désiré est supérieure à l'offre, il y a une pénurie et les gens font la queue pour obtenir le produit. L'ajustement de l'offre et de la demande pourrait se faire à travers le prix, ce qui est souhaitable puisqu'une augmentation du prix augmentera les quantités produites et offertes. L'ajustement peut aussi se faire à travers une variation du coût en temps. C'est notamment le cas lorsque le prix est rigide et cela se traduit par l'apparition d'une queue.

Plus la queue est longue, plus vous allez consommer votre temps et moindre est votre chance d'être satisfait au final de sorte que vous aurez moins tendance à vous ajouter à la queue. Au bout d'une certaine longueur de queue, seuls les gens mal informés s'ajoutent.

La queue est caractéristique des échanges dans les systèmes où le prix est fixé discrétionnairement et non par les mécanismes du marché : régimes soviétiques mais aussi billetterie d'opéra voire services de justice.

Tout cela ne nous explique pas tout ce que la queue a d'irrationnel : les derniers font la queue pour rien, les gens font des queue inutiles (la queue d'embarquement mais aussi la queue de sortie, qui se forme plusieurs minutes avant la sortie d'avion ou de train pour un gain de temps ridicule), les queues alternatives ont des longueurs différentes.

L'homme trouverait-t-il du plaisir à faire la queue ? Peut-être mais avant tout la queue révèle quelque chose d'embarrassant : notre instinct grégaire. La copie du comportement normal du groupe est une source essentielle de notre comportement et voilà pourquoi il nous est difficile de rester assis quand tout le monde se lève dans le train, de prospecter par soi-même des solutions différentes.

Nous pouvons tourner ces régularités à notre avantage. Ne prenez pas la queue préférée du public, gagnez du temps : prenez le temps de comparer les queues, cherchez la queue la plus éloignée du point de chute des clients, identifiez les queues comportant des tiers (en particulier les familles, qui occupent beaucoup de places mais passent à une vitesse comparable à celle d'une personne), déterminez le débit d'arrivée de la queue (par exemple une queue peut mener à une caisse, une autre à plusieurs), conservez des options sur le maximum de queues le plus tard possible. Si la queue est incompréhensible, sachez ne pas perdre votre temps inutilement, en particulier restez assis.