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jeudi 24 juillet 2008

Neutralité de moyen / neutralité de résultat : le danger du relativisme sur wikipédia

Pour permettre à des contributeurs de toute tendance de contribuer harmonieusement, la règle npov (Neutral Point Of View) commande d'attribuer toute information à sa source, tout le monde l'a bien compris(1). Au lecteur de trancher entre les différents avis qui lui sont proposés, cette seconde idée pose en pratique beaucoup plus problème à cause de la confusion entre ce que j'appelle la neutralité de moyen et la neutralité de résultat. Le fonctionnement de la neutralité sur Wikipédia est en effet un point souvent mal compris.

Le contre-sens fréquent est de croire que la npov serait relativiste, rien n'est plus faux. Un nombre considérable de conflits éditoriaux est du à l'interprétation de la npov comme une règle prônant une appréciation relativiste des informations, qui conduit à présenter les opinions comme étant de même valeur en les égalisant artificiellement, la neutralité de résultat.

Qu'est-ce que le relativisme ? C'est la croyance selon laquelle toutes les croyances se valent, que la vérité n'existe pas ou alors qu'elle n'est pas à notre portée. Toutefois il demeure une croyance absolue et intangible qui est le relativisme lui-même : il est une vérité absolue qu'il n'y a aucune vérité absolue. C'est la religion du monde moderne : moi, mon égo, mon opinion.

Le relativisme rend la discussion, échange tendant vers la vérité, vaine, puisqu'il dit "chacun sa vérité". A quoi bon discuter s'il n'y a pas de vérité, si toutes les opinions se valent in fine ?(2) Dans une discussion, chacun présente ses arguments à la réfutation de l'autre, pour progresser vers la vérité. Il faut tirer la conséquence d'une réfutation : reconnaitre l'erreur expressément ou tacitement.

Ou on peut ne pas tirer cette conséquence : le relativisme est alors le dernier recours de l'opinion réfutée. Combien de fois ai-je vu sur wikipédia une personne suspendre sa reconnaissance d'avoir eu tort à la reconnaissance par l'adversaire qu'il ne défend qu'une opinion, également fausse ou vraie ? Trop souvent : d'accord j'ai tort mais alors toi aussi ! Ainsi le croyant en déroute vient-il se réfugier dans le relativisme, croyant naïvement que le summum de la neutralité est de prêcher que tout est faux alors qu'en plus d'être pov, il est dans l'erreur et viole la loyauté des discussions.

Et l'invocation du relativisme est hypocrite, parce qu'au final il ne s'agit pas tant de prôner l'égalité des opinions que de dénoncer celle d'autrui. Si toutes les croyances se valent, on se demande bien pourquoi le relativiste n'abandonne pas les siennes...

La npov est-elle relativiste ?

On le croit souvent : tous les points de vue ne sont-ils pas acceptés sur les articles ?

Il existe une protection explicite contre le relativisme des points de vue dans la npov : la notion de pertinence ; il faut présenter tous les pdv "pertinents". Ce mot, essentiel, est bienvenu mais on peut se demander s'il ne doit pas beaucoup de sa présence à son équivoque. Je le comprends comme ceci : l'avis d'un blog ou d'un réseau conspirationiste est insignifiante, il n'a pas sa place a priori ; l'avis d'un biologiste sur un sujet d'économie n'est pas qualifié (et vice versa) et n'est donc pas autorisé a priori etc.

La npov admet largement les pdv mais non pas parce qu'ils se vaudraient tous mais parce que nous sommes faillibles et ignorants et devons adopter une démarche humble. Mais la npov ne commande pas de dire que tout se vaut, simplement qui dit quoi. Wikipédia ne tranche pas qui a raison, non pas parce que personne n'a raison, mais parce que c'est le travail du lecteur.

Aussi l'erreur est-elle permise, sous réserve d'être attribuée. Le lien entre l'information et son auteur donne une double information : il ne s'agit pas simplement d'exposer une opinion mais encore de l'attribuer. Si l'information est fausse, on attribue l'erreur, ce qui est infiniment plus utile que la nier. Prenons la lutte des classes par exemple, l'important n'est pas d'expliquer que la lutte des classes est une sornette mais d'identifier qui diffuse cette erreur. Voilà une fonction de la npov trop souvent occultée : attribuer l'erreur.

Comment le relativisme change la compréhension de la npov.

Le relativisme pervertit la npov. A partir du moment où on admet que toutes les opinions se valent, la neutralité consiste à exposer toutes les opinions de façon à ce qu'elles soient à égalité. Ceci mène à renforcer artificiellement un pov ou instiller un doute illégitime sur un autre. Il se peut qu'une opinion représente le consensus scientifique quand une autre, opposée à la première, ne peut être rattachée qu'à des non-spécialistes, des pseudo-comités citoyen, des blogueurs conspirationistes.

Que faire alors ? Rien. Nous n'avons pas à rectifier la réalité. Le lecteur va sans doute accorder davantage de crédit à une opinion, soutenue plus rationnellement, dotée de l'aura scientifique, et il aura bien raison ! Ou alors il faut être conséquent et accorder autant de place au créationnisme qu'à la théorie de l'évolution ; écrire que peut-être après tout la Terre est plate et est le centre de l'univers, que les tours du world trade center contenaient des balises pour guider des avions remplis d'explosif vers elles. On pourrait continuer cette liste ad nauseam. Pour utiliser une métaphore de juriste : l'erreur est de rechercher une neutralité de résultat quand il faut chercher une neutralité de moyen. En d'autres termes, il ne faut pas rédiger de façon à ce que le lecteur estime à égalité les opinions, mais présenter toutes les opinions pertinentes de façon à ce que le lecteur puisse trancher librement.

Pour que la npov fonctionne correctement, il faut comprendre qu'elle n'est pas relativiste, que la neutralité doit être entre les pov sur la page de wikipédia, pas dans la tête du lecteur. En note finale, j'ajouterai que le rejet du relativisme implique qu'il faut reconnaitre l'idée à contre-courant selon laquelle la connaissance légitime existe, peu importe que le relativisme la nie et la nomme dominante.

(1) Voir aussi cet ancien post : Fiabilité et vérifiabilité sur Wikipédia.
(2) Et à quoi bon monter une encyclopédie...

5 commentaires:

Saucer Fly a dit…

"Qu'est-ce que le relativisme ?"
C'est en lisant feu CMuller que tu as esquissé cette définition du relativisme ? ;-)

Serein a dit…

Très bon billet, qui remet bien les choses à leur place.

Pour compléter un peu, une petite précision historico-religieuse : le relativisme fait partie des idées condamnées par le Syllabus de Pie IX en 1864, comme erreur amenant à l'athéisme.

Puisque si relativisme il y a, alors on peut tout aussi bien soutenir l'existence de Dieu que sa non-existence, et de même pour tous les dogmes de la Foi.

Le relativisme est donc intrinsèquement contraire à l'idée de vérité ou d'exactitude scientifique, et s'il n'est pas dans le rôle de WP de dire où est la vérité, il n'est pas non plus dans son rôle de dire qu'il n'y a pas de vérité.

Apollon a dit…

@SaucerFly ;)
@Serein merci pour ce court complément :)

Etienne a dit…

Je ne suis pas persuadé que la définition que tu donnes du relativisme soit exactement celle qu'il faille attribuer à l'essentiel des personnes que l'on pourrait qualifier de relativistes.

Pour eux, il me semble, ça n'est pas tant le fait que tout jugement est opinion qui est important, que le fait que le jugement d'appréciation sur un fait particulier est dépendant du point de vue ou de la perspective dans laquelle on se place.

Exemple typique : à propos de telle ou telle mesure politique liberticide, un 'relativiste' te dirait manifestement que, du point de vue de la liberté, elle est liberticide, mais que, d'un autre point de vue (la sécurité, par exemple), elle est bénéfique. Il n'acceptera pas du tout que l'on puisse dire n'importe quoi dans ces deux perspectives (parce que ça reste une appréciation sur les effets d'un moyen par rapport à une fin fixée extérieurement).

En revanche, ce que le relativiste te soutiendra, c'est qu'il n'est pas possible de défendre 'rationnellement' une hiérarchie entre ces fins. Une telle hiérarchie ne sera pour lui que du domaine de l'opinion.

Ca n'est pas si contradictoire que ce que tu laisses entendre (même si, de mon point de vue, c'est néfaste et injustifié) : on peut tout à fait soutenir cette position au nom d'une sorte de prudence intellectuelle teintée de scepticisme.

Apollon a dit…

Mon expérience sur wikipédia me porte à croire que le relativiste prudent que tu décris ne caractérise pas "l'essentiel des personnes que l'on pourrait qualifier de relativistes" mais l'exception.

Par ailleurs ton relativiste ne me semble pas si prudent que tu le dis puisqu'il soutient vigoureusement que toute appréciation dépend d'un point de vue. Il aurait plus conclure plus humblement à la reconnaissance de son ignorance.

De toute façon ça n'enlève rien à ma critique puisque tu abordes un autre sujet :P Pour répondre à ta préoccupation, je te répondrai que je n'exclus pas le relativisme dans la recherche de la connaissance sans pour autant confondre le soupçon avec l'esprit critique (sujet qui aura son article sur ce blog).

Le relativiste de base est le contraire de quelqu'un de prudent : il a la foi et n'admettra jamais que tu as raison (comme indiqué dans l'article, il est prêt en dernier recours à admettre avoir tort si tu lui fais la réciproque). Trait caractéristique : il est inconscient de son engagement et de sa déloyauté. Le relativisme n'est pas sa doctrine première, elle n'est que son dernier recours lorsqu'il est réfuté. Je préfère de loin la mauvaise foi ouverte et pour éduquer les relativistes, je n'hésite pas à leur montrer comment faire.

Si tu t'intéresses au sujet, tu aimeras la citation de René Girard que j'ai mis sur ma page perso de wikipédia.