Etes-vous quelqu'un de différent ?

dimanche 21 novembre 2010

Comment avoir un snobisme d'avance ?


Alors que les masses se précipitent à l'exposition Basquiat sans savoir que son intérêt provocateur s'est évaporé, d'autres préfèrent avoir un snobisme d'avance, et vont voir Gérôme, et son hyper-classicisme pompier.

Pourquoi le snobisme et comment s'en servir ?



I) Mais qu'est-ce que le snobisme tout d'abord ?

Frédéric Rouvillois a admirablement étudié le snobisme et notamment montré le renversement de logique qu'il y a entre dandysme et snobisme. Je n'ai pas lu l'ouvrage où il opère cette distinction mais je le mentionne histoire de ne pas plagier involontairement. (Histoire du snobisme, Flammarion, 2008)

Le snobisme est d'abord une attitude grégaire : elle nous fait imiter. L'objet de notre imitation est la classe à laquelle nous souhaitons appartenir, que nous estimons supérieur à la notre.

Est snob celui qui copie le groupe qu'il admire, mais il n'est que copie et demeure artificiel, exagéré. A l'inverse le dandy veut ne pas appartenir – logique contraire donc.

L'appréciation de la supériorité d'une classe est subjective. Il y a un snobisme d'appartenance à la noblesse, un snobisme d'appartenance aux riches, des intellectuels, des musiciens, des bohémiens etc

L'appréciation est tellement subjective que les classes idolâtrées peuvent se croiser. Un riche pourra copier le rappeur, le rappeur copier les riches.

Le copié n'apprécie généralement pas ceux qui le copient, et il modifie dès lors son comportement. Il faut donc être attentif.

En tout état de cause, le snobisme est un donné social, vous devez l'accepter ou terminer en misanthrope. Soyez désirable, et pour cela il vous suffit d'avoir le snobisme d'avance.

II) Boires et déboires du snobisme

Dans l'imitation de la classe admirée, coeur du snobisme, il y a une part de projection des fantasmes.

A) Des riches
Le cas des riches est remarquable. Le riche apparaît être une personne dépensière et pleine de morgue.

Etre riche n'implique pourtant a priori aucune débauche de luxe ni un caractère vindicatif. Au contraire, de nombreux riches ont une mentalité économe et s'ils vivent dans le confort, ils ne dépensent pas inutilement – c'est d'ailleurs une cause de leur richesse. On imagine trop souvent des riches flamboyants et dépensiers, à se demander comment ils ont pu le devenir et le demeurer.

Si les riches apparaissent dépensier, c'est à cause du snobisme... des parvenus, qu'on appelle d'ailleurs « nouveaux riches. ». Eux veulent montrer leur réussite, ils veulent prouver qu'ils appartiennent à cette classe désirée. Et le seul moyen dont ils disposent est de dépenser leur argent.

Ainsi les nouveaux riches dépensent-ils non pas parce que les riches sont dépensiers mais parce qu'ils veulent se montrer riche aux yeux de tous ; ils veulent opposer leur nouveau statut à tous.

Ce faisant ils suffira aux riches de ne pas faire de dépenses somptuaires pour se démarquer à leur tour de ces nouveaux riches.

C'est le jeu de la mode décrit par Ernst Gombrich dans ses écrits.

Mais l'image du riche dépensier et arrogant aura été installée définitivement, résultant d'un processus nécessaire qu'il n'est pas possible de contrarier : le snobisme des parvenus.

Cette conclusion est très certainement généralisable à d'autres classes : la haine dont elles sont l'objet ne doit pas tant à leurs éléments qu'aux snobs qui affectent d'en être. Car que copient-ils au fond : non pas la réalité de cette classe, mais la projection de cette classe telle que leur préjugé la leur fait apparaître.

Leçons : si vous avez de l'argent, dépensez-le de façon raffinée ; démarquez-vous des imitateurs



B) Des marques

Autre application du snobisme : les marques. Il existe une hiérarchie des marques de vêtements.

Le plus on détient des habits dont les marques sont en haut de l'échelle, le plus on s'éloigne des manants habillés des marques de faible prestige. Le plus on croit s'élever. Mais simultanément on dévoile son besoin de se distinguer de ces masses et d'imiter les meilleurs – à nos yeux. Dès lors on se trahit. Il n'aura échappé à personne que plusieurs marques supposées être de grands luxes sont portées par des personnes vulgaires.

Ainsi le bon snobisme consistera à ne pas porter de marques, ou du moins pas de marque visible. Cher lecteur, aies donc un snobisme d'avance en t'évitant les marques.

Mais tu ne gagneras qu'un temps car ceux dont tu veux te distinguer te copieront à leur tour.

Encore que... l'imitation n'est pas facile. Nos mauvais gouts révèlent la classe à laquelle nous appartenons et celle à laquelle nous aspirons. Ils nous trahissent. D'où l'utilité d'avoir un snobisme d'avance.

Leçon : ne pas porter de marques visibles



III) Le snobisme appliqué aux expositions

Postulons qu'à notre époque nous ne demandons pas tant à l'art des représentations de la beauté qu'un parfum de souffre.

Actuellement à Paris nous avons, outre Monet, les expositions de Basquiat et Gérôme. Le snobisme d'avance consistera à aller voir l'exposition la plus originale, que ne vont pas voir les masses.

Du 15 octobre au 30 janvier, vous pouvez voir Basquiat à Pompidou.
Du 19 octobre au 23 janvier, vous pouvez voir Gérôme au musée d'Orsay.


Gérôme est un peu le méchant de l'histoire de l'art. Au XIXe siècle, il défendait un style de peinture quasi-photographique et recourait à la représentation d'anecdotes : un art pompier (nommé ainsi pour moquer tous ces casques historiques faisant penser à ceux des pompiers), un art estimé lourd et creux, et démagogique avec ces scènes d'histoire édifiantes et toutes ces femmes nues pour des prétextes futiles.

Surtout Gérôme combattait vigoureusement les peintres aux idées et aux styles nouveaux, condamnés au fameux et glorieux salon des refusés.

En fin de compte, l'histoire donnait tort à Gérôme et le condamnait aux oubliettes. Pour ressortir le principal auteur pompier de celles-ci, le Musée d'Orsay a cru bon de se justifier, comme si sa gloire passé ne justifiait pas que le spectateur puisse se faire sa propre idée !

A l'inverse Basquiat a l'image d'un artiste provocateur et controversé. Or sans s'étendre là-dessus, il est devenu d'un conformisme affolant d'aimer et célébrer Basquiat pour une subversion dès lors bien étiolée. Il y a 20 ans oui, aujourd'hui non.

Ainsi le petit parfum de souffre se trouve-t-il en réalité – vous l'aurez compris – à l'exposition du musée d'Orsay, et il faudra fuir un Pompidou rempli d'imitateurs avec un train de retard.

En revanche, si vous avez la faiblesse de croire que l'art n'a rien à voir avec la subversion, qu'une telle croyance est de plus affligeante de banalité, que l'art ne peut se définir sans faire de référence à la beauté, passez votre chemin de ces deux expositions, ou visitez-les pour informations – et gagnez la course du snobisme.

Leçon : allez voir Gérôme

dimanche 31 octobre 2010

Huxley et Orwell comparés

Voici une jolie petite bande dessinée sur Huxley et Orwell qu'il vous appartient de cliquer pour la lire correctement. (En fait non : cliquez ici pour l'afficher au format le plus convenable)

Le dessin est créatif, le texte délicieux et la mise en perspective des pensées des deux auteurs brillante.

Aussi bien Aldous Huxley que George Orwell ont décrit dans des romans célèbres des fins de l'histoire ayant pour forme des mondes totalitaires. Mais les mécanismes de ces mondes diffèrent essentiellement et c'est le mérite de cette bande dessinée de le mettre en évidence aussi joliment.

Ceci dit, je n'ai pas vraiment aimé 1984. D'Orwell je préfère l'excellente satire anticommuniste La Ferme des Animaux.

Pourquoi est-ce que 1984 me laisse froid ? Parce que d'une certaine manière le totalitarisme anticipé par Orwell s'est réalisé dans l'URSS. Mais il est remarquable que ce régime s'est précisément effondré depuis l'intérieur, pour des causes internes, spontanément. Exit donc la possibilité d'une fin de l'histoire sous forme de grande dictature des esprits omniprésente.

La bande dessinée parait d'ailleurs trancher en ce sens.

Le texte est de Neil Postman dans "Amusing Ourselves to Death", le dessin de Stuart McMillen. J'ai tiré l'image du blog de ce dernier ie ici.




mercredi 20 octobre 2010

Le renversement de l'hystérie aux Etats-Unis

Rappelons avant tout que dans un système bipartisan, l'allié objectif du parti de gouvernement d'un bord est le parti de contestation de l'autre bord. Je ne reviendrais pas ici sur les différentes illustrations de cette règle.

Il y a deux ans j'écrivais un article pour expliquer comment la droite battait la gauche.

En résumé de mon article d'alors, j'exposais que les présidents Bush et Sarkozy tiraient chacun parti d'une image droitière quoique gouvernant de fait au centre-droit, ce de façon à bien hystériser leur opposition et la diviser entre modérés et excités. Ainsi ils asseyaient leur pouvoir.

Le fait remarquable aujourd'hui aux Etats-Unis est que ce mécanisme s'est retourné contre la droite : les tea parties, un mouvement à cheval entre libertarianisme et populisme, se renforcent avec un discours très hostile à Obama mais au détriment essentiellement à mon avis des Républicains.

Ainsi il y a quelques années la gauche était divisée entre progressistes intransigeants anti-bush et modérés critiques de Bush, ceux-ci craignant l'extrémisme de ceux-là. Aujourd'hui la droite est divisée de même entre anti-establishments intransigeants anti-obama et modérés critiques d'Obama, ceux-ci craignant de même l'extrémisme de ceux-la.

L'hystérie a changé de camp. Le renversement s'est fait en deux temps.

D'abord il a fallu unifier la gauche. Comment refaire le lien entre la gauche Michael Moore et celle de l'establishment ? Réponse : en présentant un candidat qui incarne les idéaux progressistes. Ce n'est donc pas un hasard si la candidature s'est jouée entre une femme et un noir. Un tel candidat neutralisait la capacité de nuisance des gauchistes, qui ne pouvaient que céder devant la crainte d'être du mauvais côté de l'histoire et bloquer la marche en avant du progrès. Fiat Obama, un homme qui pouvait incarner un rêve gauchiste tout en étant un centriste bon teint. Combinaison parfaite.

Ensuite le camp républicain s'est divisé. Les Républicains promettent éternellement la fin du big government sans jamais y donner réellement suite au pouvoir, cela leur est aujourd'hui reproché par les tea parties.

Il y a aussi la déchéance des néoconservateurs, associés à l'establishment républicain, tenus responsables de la guerre en Irak dont on perçoit bien mal le fondement et l'utilité. Les tea parties, plus libertariens, et donc opposés à la guerre en Irak en bénéficient.

Enfin il est un mouvement général de rejet des élites et des autorités, voire un mouvement conspirationniste, qui se sait illégitime et ne souhaite pas s'exprimer tel quel. Il a besoin de se greffer à un autre discours et il a trouvé ce vecteur d'expression dans les tea parties - ce qui condamne à mon avis à terme le mouvement.

Ainsi les Républicains sont incapables de capitaliser des erreurs d'Obama et seront les perdants in fine du mouvement tea party. La règle exposée en tête d'article se vérifiera peut-être encore plus tôt que je ne l'aurais cru car il apparait que les Républicains pourraient ne pas remporter les législatives de fin d'année alors qu'il était encore prévu il y a peu qu'ils en soient les grand gagnants.

dimanche 10 octobre 2010

Les moi-on-ne-me-la-fait-pas en ordre de bataille contre les banques

« Moi on ne me la fait pas ! On nous vole on nous spolie ! »

Les moi-on-ne-me-la-fait-pas, c'est tout un programme. Ils ne savent pas trop de quoi ils parlent mais... mais... on ne la leur fait pas ! « Tous pourris ! »

Vous n'êtes pas d'accord avec eux ? « Naïf ! Idiot utile ! »

Déjà Paul Valéry remarquait que les nuls se prennent pour des rois détrônés : la faute au système qui ne les estime pas à leur juste valeur !

La Société Générale perd cinq milliards ? Nos amis se sentent détroussés.

La même gagne son procès ? Cela prouve que le système est pourri.

Le fisc rembourse à la banque les impôts qu'elle a payé sur des bénéfices volatilisés ? « Au voleur ! »

Ah si on leur donne le pouvoir, ils couperont quelques têtes et restaureront la république, la vertu et la justice... Car pour les monmlfp la politique se résume au combat des gentils contrariés contre les pourrivendus forcément coalisés. Ils sont d'ailleurs toujours du côté du vent, soutenant une proposition puis une autre, généralement incapables de comprendre que le bien peut contredire le bien et que la politique est un art du moindre mal.

Ainsi il ne fait pas de doute que nos amis qui vilipendent la décision de justice faisant triompher les intérêts de la société générale seraient les premiers à réclamer l'indépendance de la justice tout en étant les premiers à hurler contre les conséquences pratiques telle que la présente décision.

Et les monmlfp vont, de courriers des lecteurs en tribunes, partout gémissant, toujours conspuant, étaler leur ignorance et leur bêtise.

Si on ne peut se réjouir des malheurs du trader, comment rester triste devant la réaction du vulgum pecus à cette affaire ?

Alors où trouve-t-on les plus belles concentrations de monmlfp ? Réponse : dans les courriers des lecteurs et plus particulièrement chez lemonde.fr, qui a sa rubrique dédiée aux réactions (je ne parlerais même pas de la presse nationale-socialiste). Ah s'il n'y avait qu'une rubrique à lire dans les journaux, je prendrais le courrier des lecteurs. Manifestement pas mal de monde y trouve la sensation d'exister enfin un tout petit peu en énonçant son petit avis indigent. (bon c'est vrai pour tout internet)

Quel merveilleux sottisier : on y apprend que la décision condamnant Kerviel à réparer l'intégralité du préjudice de la Société Générale est de la justice religieuse, ou alors aux ordres du pouvoir, que c'est une condamnation perpétuelle, que la collectivité qui paye etc.

Mais c'est là l'illusion que procure internet : nous faire croire que nous sommes intelligents quand ce sont seulement les autres qui sont idiots.

Soyons donc modeste et réfutons rationnellement quelques-unes des accusations les plus communes. Expliquons.

Non, les 4,9 milliards ne sont pas une peine. C'est la réparation du préjudice causé par le trader à la Société Générale. La juridiction a imputé la pleine responsabilité du préjudice au trader et l'a condamné à réparer celui-ci.

Ainsi la Société Générale est blanchie. Quand bien même elle aurait pu commettre quelque négligence, son trader a commis des infractions au caractère intentionnel à l'origine du préjudice. Et parce qu'il s'agit d'infractions intentionnelles, les négligences éventuelles de la banque n'entrent pas dans le calcul.

Voici le passage décisif de la décision. Pour le tribunal, « Attendu qu’il ressort néanmoins des débats et des pièces de la procédure que la Société Générale a été victime du fait volontaire de Jérôme KERVIEL, constitutif des infractions d’abus de confiance, de faux et d’usage de faux et d’introduction frauduleuse de données dans un système de traitement automatisé de données, dont il s’est rendu coupable ; que les négligences imputables à la partie civile ne sauraient être prises en compte dans la détermination de l’étendue de ses droits à indemnisation résultant de la commission d’infractions volontaires ; qu’en effet, Jérôme KERVIEL a été l’unique concepteur, initiateur et réalisateur du système de fraude ayant provoqué les dommages causés à la partie civile ; qu’il s’ensuit que la Société Générale est en droit d’obtenir la réparation de l’intégralité du préjudice financier qui en découle ; »

Le jugement a aussi le mérite de montrer un nouvel échec de la stratégie de rupture. Jouer la carte de l'opinion publique se révèle in fine un aveu de faiblesse. On pourra se reporter à cet article pour se renseigner sur les stratégies de rupture.

L'avocat de Jérôme Kerviel semble pourtant s'engager davantage dans la rupture en affirmant que la banque aurait perçu 1,7 milliard du fisc, ce que les monmlfp ont immédiatement compris comme une offrande de l'Etat au temple spéculatif quand il ne s'agit que de la restitution d'impôts dont la cause du versement a disparu : les bénéfices disparaissent et donc de même les impôts correspondants. Seuls de beaux sophismes bien démagogiques permettent de dire que c'est l'argent des français qui paie les erreurs de la finance.

Trop compliqués pour les monmlfp ? Il y a sans doute de ça. Et plus difficile encore : l'incapacité à entrer une conclusion déplaisante dans un petit système avec de petites cases ; voire l'impossibilité d'entrer une nouvelle conclusion dans un système ou les conclusions se confondent avec les postulats, et les arguments ne sont que de vilaines rationalisations des idées reçues et de la mise en accusation des usual suspects.

Car la culpabilité des banques n'est pas seulement l'aboutissement du raisonnement des monmlfp, c'est encore le point de départ.

Et peu importe le raisonnement, leur vérité c'est que la finance vole les braves citoyens, que la banque savait forcément ce que son trader faisait, et puis une décision de justice c'est trop compliqué à lire, et puis le système est vendu. Et puis à quoi bon les arguments car à eux... on ne la fait pas.

mercredi 25 août 2010

Le nom du père

L'enfant porte le nom du père. Pourquoi cette institution ? Pourquoi sa remise en cause ?

Le mécanisme est aujourd'hui combattu : pris comme une faveur gratuite accordée au bénéfice exclusif du père, il apparait illégitime.

En conséquence de quoi le législateur permet désormais de donner le nom des deux parents à l'enfant.

Pourtant il n'est pas dépourvu d'utilité que l'enfant prenne le nom du père.

En effet, si la filiation de l'enfant à l'égard de la mère ne souffre aucune difficulté, celle à l'égard du mari n'est pas absolue. C'est pourquoi le compagnon de la mère reconnait l'enfant, positivement ou implicitement - s'il est le mari. Le droit prévoit en effet une présomption de paternité sur la tête du mari.

La reconnaissance paternelle se manifeste dans le transfert du nom. Ainsi la filiation de l'enfant est établie à l'égard des deux parents.

Cette raison suffit à justifier que c'est le nom du père que l'enfant porte. Mais il en est une autre : en reconnaissant l'enfant, le père s'oblige à assurer sa subsistance. Une telle obligation protège indirectement la mère.

L'institution sociale du transfert du nom du père à l'enfant n'est donc pas une faveur inutile accordée au père mais la preuve de ce qu'il a reconnu et est en conséquence obligé à l'égard de l'enfant et de la mère.

C'est pourtant au nom de l'intérêt de cette dernière et de l'égalité qu'on supprime cette institution. Un grand classique.

vendredi 23 juillet 2010

Dictature libérale ? Libéralisme sans démocratie ?



Pour un certain nombre de personnes la lecture de Hayek se résume à une petite citation citée hors contexte par des ouvrages et blogs antilibéraux. On peut la trouver sous cette forme : [mieux vaut une] « dictature libérale à une absence de libéralisme dans un gouvernement démocratique. »

Une double portée est attribuée à cette citation.

D'abord un énoncé général : mieux vaut la dictature et le marché que la démocratie.

Et ensuite, plus particulièrement, parce qu’elle était faite à un journal chilien de droite sous la dictature de Pinochet, elle signifierait que Hayek soutiendrait Pinochet.

Parfois le tout est enrobé dans une belle histoire, avec Hayek ou Friedman en conseillers machiavéliques du caudillo.

Aussi bien l'interprétation générale que particulière est fausse.


I) Pas de soutien à Pinochet

D'abord interpréter la citation comme un soutien à Pinochet s'écroule si on lit sérieusement in extenso ce que dit Hayek.

La citation exacte, avec ce qui l'accompagne, est : « Je dirai que, comme institutions pour le long terme, je suis complètement contre les dictatures. Mais une dictature peut être un système nécessaire pour une période transitoire. Parfois il est nécessaire pour un pays d'avoir, pour un temps, une forme ou une autre de pouvoir dictatorial. [...] Personnellement je préfère un dictateur libéral plutôt qu'un gouvernement démocratique manquant de libéralisme. Mon impression personnelle est que [...] au Chili par exemple, nous assisterons à la transition d'un gouvernement dictatorial vers un gouvernement libéral. » (Entretien avec le quotidien chilien ''[[El Mercurio]]'', 12 avril 1981, d'après la documentation de Institut Hayek)

Si Hayek prévoit que le régime chilien évoluera de la dictature au libéralisme, c’est bien que Pinochet et son régime n’ont pas une politique libérale. cqfd

On ajoutera que s'il est exact que le régime de Pinochet est une dictature, que le général a violé la légalité pour s'installer au pouvoir, on ne peut pas assimiler le Président Allende au parangon de la démocratie. Celui-ci gouvernait en court-circuitant le Parlement qui détenait la majorité et réclamait sa destitution. Le parti d'Allende, s'il s'est montré finalement globalement respectueux de la lettre de la constitution si ce n'est à son esprit, n'a jamais eu la majorité absolue et se comportait de manière plus que déplaisante avec son opposition dans ses derniers mois.

Il est donc prématuré d'assimiler le dictateur libéral à Pinochet et le démocrate antilibéral à Allende.

En tout état de cause il est erroné de comprendre cette citation comme endossant Pinochet quand Hayek espère une évolution libérale du régime dictatorial de celui-ci.


II) Pas de théorie politique antidémocratique

Ensuite l'interprétation générale de la fameuse citation comme rejet de la démocratie au profit du marché est fausse car Hayek ne limite aucunement le libéralisme dont il fait état au seul libéralisme économique.

Rappelons que pour les antilibéraux, Hayek opposerait la démocratie au libéralisme économique. Or jamais dans sa citation, qu’il s’agisse de l’original ou d’une version altérée, Hayek ne limite le libéralisme au libéralisme économique.

Ce que fait Hayek, c'est dissiper la confusion, fréquente, entre les notions de libéralisme et démocratie.

Incertitudes sur la notion de démocratie

Aujourd'hui tout le monde est démocrate. Le prix de cet unanimisme est une grande incertitude sur la définition de cette notion.

S'agit-il de la loi de la majorité, du consensus généralisé, d'un mouvement égalitariste, de l'état de droit, d'un mode de division des passions, d'un système réaliste de transition pacifique au pouvoir ? (On pourra se reporter à cet ancien article qui recueille des citations sur la démocratie et montre la variété des approches.)

La démocratie est confondue avec des idées voisines, au premier rang desquelles se trouve le libéralisme.

La démocratie devrait se définir premièrement comme mode de désignation des gouvernants par le mode du suffrage universel. C'est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple (citation de Lincoln qu'on retrouve dans la Constitution française). Si ce système est souhaitable, il n'est pas suffisant car la majorité peut vouloir un mal, aux dépens des minorités.

La démocratie peut faillir et d'ailleurs Hayek provient précisément d'un pays où la faillite de la démocratie a eu de graves conséquences. Il a acquis la nationalité britannique en 1938, refusant l’anschluss.

Confusion entre démocratie et libéralisme

Le libéralisme doit quant à lui se comprendre des contre-pouvoirs et autres mécanismes de limitation du pouvoir : la presse, le marché, le règne de la loi etc.

Mais le libéralisme ne suffit pas à faire un gouvernement, il faut encore une assise populaire, la légitimité, à ces mécanismes. La démocratie est aujourd'hui le régime qui est perçu comme le plus légitime quand ce n'est pas le seul ; il est en outre légitime per se en ce qu'il intègre tout le corps politique dans le processus électoral.

C'est pourquoi il est nécessaire de combiner les idées démocratique et libérale.

Et ce que nous appelons généralement démocratie est plus précisément la démocratie libérale, combinaison des idées démocratiques et libérales. Mais il est concevable que d'autres combinaisons se fassent.

La démocratie s'oppose à la dictature, le libéralisme s'oppose à l'absolutisme.


Victime de son succès, la combinaison est devenue confusion. Celle-ci est telle entre les deux notions que ce que défendent nombre les promoteurs de la démocratie est en réalité le libéralisme duquel la démocratie a été considérablement vidé.

Par exemple, il est à la mode actuellement de définir la démocratie comme le pluralisme or précisément le pluralisme n’a rien à voir avec la démocratie pure, qui est le gouvernement du peuple. Le pluralisme est, tout comme le libéralisme, un complément de la démocratie. A ces partisans, on serait tenté de demander s'ils préfèrent une démocratie sans pluralisme ou le pluralisme sans la démocratie...

Il convient donc de restituer leur sens aux mots et de bien distinguer les idées. Ainsi Hayek de nous montrer que le libéralisme n’est pas la démocratie, qu’il est possible de concevoir l’un sans l’autre et de les ordonner.

La même typologie que… Pierre Rosanvallon

Pour ceux qui ne sont pas convaincus, indiquons que la typologie présentée ici, distinguant les idées démocratique et libérale habituellement confondues, n'est évidemment pas propre à Hayek. On la retrouve aussi chez Pierre Rosanvallon, qui n'apparait pas être un ultralibéral.

Dans son ouvrage la démocratie inachevée, cet auteur nous présente un régime libéral mais sans démocratie et un régime démocrate sans le libéralisme.

Il s'agit des régimes respectifs de Louis-Philippe et Napoléon III.

Et en effet mieux vaut Louis-Philippe que Napoléon III.


III) La nécessité ponctuelle de la dictature

Par ailleurs Hayek affirme noir sur blanc qu’il est contre la dictature sauf lorsque cela est nécessaire à titre transitoire.

Or un tel énoncé est absolument évident. La dictature, au sens de l’institution romaine du pouvoir absolu mais caractérisée par sa légalité, sa légitimité et son caractère temporaire (typologie lue chez Aron) est nécessaire à n’importe quel régime.

La 5e République elle-même prévoit trois modes de dictature : les pleins pouvoirs de l’article 16, l’état d’urgence et l’état de siège.

Si la politique est un art du moindre mal et d'apaisement des passions, il arrive que les démagogues soient prêts de prendre la place des politiques. Il arrive aussi que le corps social se dissolve et que la guerre civile approche. Il faut alors sauver la démocratie libérale et la paix, et la dictature est nécessaire.
Cela est particulièrement vrai pour l'expérience historique qui a marqué Hayek : le renversement de la République de Weimar par les Nazis. Il eut été préférable que les anciennes élites ou les démocrates maintiennent de force le régime plutôt que le laisser aux démagogues, quelque démocratique soit leur légitimité.

Tout le monde de sensé sera d'accord avec ce constat... sauf si c'est Hayek qui le prononce...

Conclusion


Ce qui est remarquable avec cette boutade de Hayek, c'est qu'elle perd tout son caractère choquant si on apprécie avec un peu de rigueur son contenu.

La démocratie n'est pas une abstraction d'autant plus abstraite qu'on la définit comme un bien absolu, c'est un mode de désignation des gouvernants par le peuple qui peut faillir.

La dictature n'est pas que l'exercice illégal et illégitime du pouvoir, c'est encore la faculté que se réserve n'importe quel régime d'accroitre ses pouvoirs dans des circonstances exceptionnelles pour préserver le pays de la guerre civile.

dimanche 4 juillet 2010

Pourquoi les jeunes ne trouvent pas de boulot ?

Pourquoi les jeunes ne trouvent pas de boulot ?
Où il sera montré que Nicolas Sarkozy n'y est pas pour rien (pour augmenter mon tirage comme tous les journaux ?)


Deux raisons à la question en titre :

1) L'incompréhension de l'économie par les jeunes,
2) L'incompréhension de l'économie par les vieux.

Et je ne parle pas de la discipline de sciences sociales mais des interactions humaines d'échange et du circuit de production.

Commençons.

1) Les jeunes ne comprennent rien à l'économie

Loin de moi l'idée de jouer dans la démagogie anti éducation nationale pourtant le problème réside en partie dans notre système éducatif.

Aussi bien le contenu de l'enseignement que le mode d'enseignement ont des effets pervers.

Contenu - Le contenu de l'enseignement, abstrait, est très largement inutile à la vie professionnelle future. Il serait curieux de connaitre quelle part des travailleurs se sert de ses connaissances acquises à l'école pour son activité professionnelle ? Certainement une part faible.

Il n'est pas inutile d'apprendre l'histoire, le latin, la bio et la chimie. Mais ces enseignements n'ont pas de finalité pratique. Et du fait de leur nombre, ils prennent la place d'enseignement plus manuels. (un effet d'éviction)

Il est vrai que les élèves, fidèles à l'air du temps, ont peu d'estime pour les enseignements manuels.

Il est vrai surtout que la finalité réelle du contenu de l'enseignement n'est pas d'enseigner mais de sélectionner. Faut-il être satisfait de cette hypocrisie ?

Ainsi le système éducation nous apparait déjà séparé du système de production, ce qui me permet de venir à la seconde partie du problème, et la plus importante : le mode d'enseignement.

Mode d'enseignement - Après toutes ces années sur les bancs de l'école, l'élève en a assimilé la logique. En revanche il ne connait pas celle du monde du travail. Or les deux mondes obéissent à des règles très différentes.

A l'école il est demandé à l'élève d'être obéissant (y compris et même surtout dans les matières où l'on prétend faire exprimer de l'esprit critique). L'obéissance et donc les bonnes notes ouvrent toutes les portes. Dans le système scolaire vous êtes libre de vous orienter comme vous le souhaitez sous réserve d'avoir les notes qui le permettent. Et pour avoir ces notes, il faut bêcher. C'est la même logique que l'argent de poche. Il faut savoir doser entre réclamer et être sage.

Dans le monde du travail, l'obéissance est requise mais ce qui est demandé avant tout c'est d'être utile, productif. Il faut rapporter de l'argent, au moins pour couvrir son propre coût.

Mais l'étudiant, qu'il fasse des petits boulots ou pas, me semble rester prisonnier de la logique de l'école : il se croit en droit de choisir comme il le souhaite sa voie professionnelle en la payant de son effort.

Or il n'en est rien. Le travailleur en devenir n'entre plus dans une école mais sur le marché du travail. Il ne peut choisir ce qu'il veut mais ce que le marché offre. Le marché propose à peu près tout, mais pas aux même prix, le prix étant fonction de l'offre et de la demande et donc de l'utilité sociale de l'emploi requis et de la rareté des talents nécessaires.

En d'autres termes, à l'école on est au service de soi-même, dans le monde du travail on est au service d'autrui, ce car la contre-partie de la rémunération est le trravail effectué, le service rendu.

Le manque d'intégration entre le système éducatif et le système de production a ainsi pour conséquence de nourrir des illusions. Le monde du travail est fait d'emplois qui doivent satisfaire à la fois les producteurs et les consommateurs.

Croire que la société devrait fournir à chacun l'emploi qu'il souhaite est illusoire et égoïste. C'est en ce sens - et seulement en ce sens - que Thatche avait dit there is no such thing as society.


L'étanchéité entre circuis de l'éducation et de la production a aussi pour effet pervers de favoriser l'atomisation de l'individu. Cette atomisation se manifeste de plusieurs manières. D'une part, comme indiqué auparavant, il nourrit la croyance que l'individu choisit la voie qui lui chaut sans tenir compte de ce que la société demande.

D'autre part c'est le travail qui intègre le mieux dans la vie. A ce sujet, mentionnons la parfaite véracité d'une formule que les Nazis ont malheureusement corrompue : arbeit macht frei. Par cynisme ou pour tromper leurs victimes, les nazis plaçaient cette formule à l'entrée de leurs camps d'extermination. Néanmoins cette formule leur est largement antérieure et témoigne à mon avis d'une profonde vérité.


Un dernier mot sur l'artificialité du processus scolaire. Il est remarquable que les connaissances acquises à l'école sont en réalité très rapidement oublié. Preuve en est l'orthographe de tous ces élèves qui oublient sitôt quitté l'école ce qui leur a été enseigné pour se soumettre aux conventions des groupes qu'ils suivent.

Il faut se débarrasser de cette idée d'une école qui servirait de cocon où l'on enseignerait de façon neutre des connaissances à des esprits vierges.

Comment y remédier ?

Il m'arrive de penser qu'une solution pourrait consister en la mise en place d'une sorte de bourse des métiers dont les prix seraient communiqués aux élèves. Autrement dit, les élèves connaitraient les revenus de chaque emploi et pourraient se décider en fonction de ses prix, quitte à choisir être mal payé mais faire ce que l'on souhaite.

Mais une telle solution générerait vraisemblablement l'envie et la haine sociale.

Je me contenterai donc de conseiller l'intégration entre les systèmes d'éducation et de travail histoire de dissiper au plus tôt de tragiques malentendus.


2) Les vieux ne comprennent rien non plus à l'économie

Ceci est une hypothèse optimiste car pour expliquer leur comportement il y a une alternative :

- Les vieux ne comprennent rien non plus à l'économie,
- Ils sont malveillants et empêchent délibérément les jeunes d'avoir un travail.

La rigidité à l'entrée du marché du travail
On connait la chanson, le pendant des systèmes de protection sociale est l'accroissement du coût du travail et in fine le chômage

Puisqu'il n'est pas possible de renvoyer sans risquer de lourdes pénalités financières, on embauche moins.


Des arguments simples et rationnels mais pas compris par grand monde. C'est la théorie des insiders/outsiders. La nouvelle summa divisio du monde du travail, c'est celle qui sépare ceux qui ont un travail et sont protégés par le système, contre ceux qui n'ont pas de travail et sont en grande insécurité et doivent accepter divers types d'emplois précaires pour assurer les privilèges de la première catégorie.

Le cas du système de retraite par répartition (d'origine pétainiste d'ailleurs) est éloquent : non seulement il fait peser des charges toujours croissantes sur les travailleurs et donc augmente le coût du travail et in fine contrarie l'embauche des jeunes, mais en plus il consiste en un transfert de richesse des jeunes vers les vieux. Doublement antisocial.


La négation des différences de productivité

Les jeunes sont moins productifs en ce sens qu'ils ne sont pas formés et ne connaissent pas les routines et génèrent logiquement moins de production. Il faut ajouter à cela qu'on perd à court terme la productivité de leurs formateurs.


Cela est plus vrai dans les domaines de haute spécialisation.


En outre l'employeur prend un risque en embauchant une nouvelle personne car celle-ci peut se révéler incompétente et représenter un poids mort pour l'entreprise.


Le nouveau travailleur produit moins or c'est la production qui une fois vendue procure les revenus à l'entreprise et paie les salaires. En conséquence de quoi il est illusoire de croire que le nouvel entrant devrait être payé comme tous les autres salariés. Le nier c'est empêcher les jeunes d'obtenir du travail.


Dominique de Villepin, lorsqu'il était premier ministre, a institué brièvement le contrat première embauche (CPE) qui facilitait la rupture entre l'employeur et un jeune embauché en CPE. Interprété comme la précarisation du travail des jeunes, une telle mesure visait au contraire à faciliter l'intégration des jeunes dans le monde du travail.

De nombreux jeunes ont défilé et obtenu le retrait du CPE. Deux conséquences : ils ont supprimé un outil qui était fait dans leur intérêt, et ils ont pavé la voie de la victoire de Nicolas Sarkozy en éliminant au bon moment son principal rival à droite. Amusant, non ?


Au final la précarisation s'accroit. Elle n'est que la conséquence inéluctable d'une jeunesse qui se dirige vers des emplois que la société ne demande pas et un coût du travail trop élevé.


Emergent tout un tas d'emplois précaires. Le plus grand succès est celui du stage : il offre à l'employeur un travailleur peu qualifié, peu payé, corvéable et sans pérennité, il offre au stagiaire une vague formation et le droit d'inscrire une ligne de CV qui le rapproche du Saint-Graal : le CDI... Le stage permet surtout de court-circuiter toute la législation de protection des travailleurs.


Qui serre trop mal étreint. La protection des travailleurs se retourne contre les plus faibles d'entre eux.


En conclusion : que faire ?

Enseigner mieux l'économie ? Laissons tomber.

Il y a deux choses à faire : 1/ intégrer l'éducation et la formation professionnelle, 2/ assouplir la législation du travail.